Dossier de Presse

Ce long-métrage documentaire est un assemblage. L’assemblage de fragments de mémoire portés par les hommes et la terre. Partir à la quête de la mémoire, de sa fragilité et de son évolution. La retrouver, là où elle se situe avec ses imperfections, ses limites et ses oublis. Recueillir des fragments de mémoire chez ceux qui ont vécu le raid qu’ils soient militaires ou civils, dans les images, les livres, sur terre et dans la mer. Plus de 65 ans après, assembler ces fragments et réaliser un documentaire.

Des plages de galets

En arrivant à Dieppe par la route de Rouen, plusieurs panneaux indiquent le cimetière canadien. Au loin, on aperçoit la mer.
Comme à toutes les entrées d’agglomération, un centre commercial étale ses enseignes au milieu d’un parking gigantesque. Des milliers de personnes passent ici tous les jours, non loin du cimetière des Vertus, là où sont enterrés les Canadiens de l’opération Jubilee. Combien d’entre eux connaissent la tragédie de ces Canadiens jetés, il y a soixante-cinq ans, sur la plage, là-bas derrière la ville ?
Sur les côtes normandes, la nature reprend ses droits. Les falaises rongées par les vagues jettent les blockhaus à la mer et, seul le bruit des vagues sur les galets rythme le passage du temps.
De loin en loin, les monuments persistent à rappeler aux touristes les événements du 19 août 1942. Mais qui se souvient encore de la tragédie qui s’est jouée là ?
Pourtant, les monuments érigés le long des côtes en mémoire du débarquement de 1942 sont nombreux. Ils sont le point d’ancrage de toutes les cérémonies. Mais évoquent-ils encore quelque chose pour les passants, ou le souvenir les a-t-il engloutis dans une mémoire collective de plus en plus brumeuse ? Le petit train touristique qui longe la côte, passe, repasse et débite son commentaire sur le débarquement. Les remarques du conducteur peuvent changer selon son humeur ou la saison. Le petit train passe sans faire de vague. Promenant avec lui le souvenir maintenant bien lointain de ces 1 200 morts.
Tous les habitants de Dieppe connaissent cette tragédie, elle fait partie de leur histoire et pour les plus anciens de leur vie quotidienne, avec la rue du 19 août 1942, la rue Ménard, le square des Canadiens. Comment oublier, refuser le souvenir d’une telle erreur ? Certains Dieppois vous diront que « c’était absolument nécessaire », d’autres se souviendront des morts et des prisonniers. Ils commencent à en parler presque naturellement, puis leur voix se serre, ils deviennent plus graves, essayent de surmonter leur émotion, se reprennent, la contrôlent avec peine et continuent leur récit. Même s’ils essaient de trouver des excuses, l’image des cadavres rejetés par la mer reste gravée dans leur mémoire. Certains en parlent, le regard dans le vide, comme si ces Canadiens étaient des proches, un peu de leur famille, et après un moment de silence, ils avoueront que c’était bien mal préparé et inutile.
La mémoire collective arrange, invente, synthétise, invente. Elle se souvient aussi d’un autre débarquement, réussi celui-là. Juin 1944 porte en lui la victoire. Deux ans après Dieppe, les Canadiens et tous les autres seraient tombés sur ces plages de galets pour rien. C’est aux survivants de juger. Il est intéressant de se demander si l’oubli et la mémoire ne sont pas inventifs l’un de l’autre.
À Pourville, une petite fille joue sur la plage, là où est tombé un anonyme. De toute façon, il est là-haut au cimetière des Vertus, avec 400 autres. Un jour, plus grande, peut- être, ira-t-elle voir cette pelouse normande avec ces stèles blanches pour comprendre. C’est tout ce qu’ils voulaient, qu’on ne les oublie jamais.

Les opérations

Le 19 août 1942 un débarquement des forces alliées a lieu sur les plages de Dieppe et des environs, c’est l’opération Jubilee.
13000 hommes participent à l’opération Jubilee, 6000 débarquent, dont 4965 Canadiens, 1 200 Britanniques des Commandos et des Royal Marines. Le transport est assuré par 250 embarcations. Un millier d’appareils appuient la force de débarquement.
L’opération Jubilee se déroule sur plusieurs fronts. Les attaques de Dieppe, Puys et Pourville sont menées par des troupes composées majoritairement de Canadiens. Les commandos anglais sont chargés des opérations latérales. Ils ont souhaité faire leur propre plan d’opération et la suite des événements leur donnera raison.
Dieppe est choisie pour la taille de son agglomération et sa distance compatible avec les moyens de transport de l’époque : elle permet une couverture aérienne. Une fois débarquées à Dieppe, appuyées par les chars du régiment de Calgary, les troupes doivent s’emparer de la ville, se rendre maîtres de toute la zone de défense allemande, détruire les installations portuaires, l’usine à gaz et s’emparer de chalands dans le port.
À 13 heures, le raid est terminé, c’est un échec.
1 380 soldats alliés tués dont 913 Canadiens, 1 600 blessés, plus de 2 000 sont faits prisonniers, 107 avions abattus, 48 civils sont tués et 100 sont blessés.
Le raid est terminé, la guerre continue, l’histoire est en marche.
Déjà sur les bateaux de retour on se souvient, les défenseurs se souviennent, les civils aussi. La mer rejette les corps sur une plage encombrée de carcasses de chars.
La guerre continue, l’histoire est en marche.

Les Canadiens

« Au Canada, Dieppe évoque l’effroi, la colère, l’incompétence des responsables, la fatalité, l’inutilité, la sauvagerie, l’absence de pitié, la tristesse mais aussi par-dessus tout, un héroïsme et un courage incroyable » (*)


C’était à la fin de la crise économique. Les familles canadiennes étaient très nombreuses, quinze ou seize enfants n’étaient pas rares. Il y avait aussi l’esprit d’aventure. Ils étaient pour la plupart volontaires. Membre de l’Empire, le Canada voit d’abord ses victoires saluées comme des conquêtes britanniques. À la bataille de Vimy en 1917, il s’était déjà illustré en repoussant le front laissant 11 285 morts. Ces dates, 1917 et 1942, marquent la mémoire d’une nation.
Comment révéler le désastre aux Canadiens sans démoraliser la population ou aviver les divisions nationales. Les pertes humaines sont annoncées graduellement. Communiqués et photos officielles sont soigneusement triés. La censure se fait de plus en plus présente. L’information se hiérarchise, le récit stratégique, héroïque et les révélations. Les journaux vont établir l’histoire et tenter de figer la mémoire, tous les articles ont été écrits à partir des mêmes sources. Mais c’était sans compter sur la mémoire des hommes, de ceux qui étaient là-bas sur les côtes françaises et qui reviendront un jour avec leurs petits fragments de mémoire.
Une autre ville, Dieppe au Canada. Il fallait que la chose soit d’importance pour nommer ainsi une ville sur son territoire. Le nom reste associé à une tragédie. Le même nom pour ne pas oublier que c’est de là qu’ils sont partis combattre. 913, c’est le nombre de galets prélevés sur les plages de Dieppe, qui constituent le monument de Dieppe au Canada.
Mais combattre quoi ou plutôt qui ? Le souvenir nous le dira peut-être un jour. Que savaient-ils des événements qui secouaient l’Europe ? Que savaient-ils d’Hitler, vu des immenses plaines du Manitoba ? Partir pour vaincre, pour la liberté, pour l’aventure à des milliers de kilomètres de chez soi.
Le temps a passé, mais la mémoire est tenace. Lord Mountbatten, l’un des promoteurs du raid, tient le 28 septembre 1973 un discours surréaliste devant les vétérans de Dieppe.
Les drapeaux s’abaissent jusqu’au sol avec la sonnerie aux morts. Derrière les drapeaux, les personnalités, les élus, et des poignées de mains à n’en plus finir. On peut, au hasard, rencontrer un visage qui se ferme, les yeux fixés sur quelque chose qui n’existe pas – de toute façon le regard n’a plus d’importance. Ce 19 août 2001, dans la tiédeur normande, un vétéran était avec « les autres », dont nous ne connaissons que le nom gravé dans la pierre.
Mémoire solitaire, d’autres viendront, anonymes les revoir, bien alignés comme à la parade, sur cette pelouse toujours bien taillée, pour y poser une fleur et un instant de leur vie. Garder un point de repère pour ne pas oublier, ne jamais oublier. Ils partiront en passant par le carrefour des Canadiens, là où passent des centaines de gens. Commémoration ou pas, médaille ou pas, discours, la mémoire est prête à tout pour ne pas oublier, même si le temps a déjà prélevé son dû.
Ce qui est étonnant dans toutes ces commémorations, c’est l’éternelle reconnaissance des habitants de Dieppe envers ces hommes. Hors des hommages officiels où la population est parquée derrière des barrières, ils sont là, tous âges confondus, à leur crier merci, à cette poignée de survivants, qui défile dans la rue. C’est le moment le plus émouvant auquel nous avons assisté, on pouvait voir un réel bonheur sur les visages de ces vétérans. Ils sont repartis avec cette image et la réelle certitude qu’ils ne les oublieront jamais.
La mémoire « vive » a la peau dure. Petit à petit, elle refait surface et étonnamment se fait de plus en plus précise. Elle reconstitue les faits pour les remettre en scène et dire, il ne faut pas oublier. On ne peut pas dissimuler plus longtemps. Au fil des commémorations, les pièces du puzzle s’assemblent. C’est la course aux vétérans qui ressassent cycliquement leurs histoires ou celle d’un camarade disparu. Ils sont comme des éponges.
C’est l’incroyable faiblesse militaire qui sera fatale à la tentative de mémoire reconstituée de Dieppe. En 1989, l’historien canadien Brian Loring Villa fait ressortir le caractère improvisé du raid de Dieppe et le déclenchement non autorisé de l’opération.
La mémoire des hommes est-elle plus fiable que celle des écrits ou des images, la nature efface, ronge, brûle, dissimule, envahit, avec l’éternité pour elle. Le règne végétal se déchaîne, il recouvre tout, efface toutes les traces. Que reste-il des entraînements sur l’île de Wight ?
Tout le monde a voulu oublier la guerre, et tout ce qui va avec, mais il y a toujours des médailles, des drapeaux, des poignées de mains pour les rescapés avec un peu de musique pour l’émotion. De superbes monuments aux morts avec quelques erreurs, quelques oublis, mais peu importe, c’est fait. On essaie de leur donner un destin commun et de les sortir un par un de l’anonymat.
(*) Major Don Allen et lieutenant-commander Jean-Guy Nadeau, fils de survivants du raid.

Lettre de Robert Boulanger

Chers Papa et Maman,
Il y a quelques minutes, nous avons été rassemblés pour apprendre que, finalement, nous nous embarquions pour aller nous battre contre l’ennemi dans les vingt-quatre heures qui suivent. Même si j’ai crié « hourra » comme les autres du peloton, je ne me sens pas très brave, mais soyez assurés que je ne serais jamais une cause de déshonneur pour le nom de la famille.
Nous nous sommes entraînés avec une extrême ardeur pour ce jour. J’ai grande confiance que nous serons victorieux de notre premier engagement, afin que vous soyez fiers que j’ai été l’un des participants.
Depuis que nous sommes arrivés en Angleterre, nous entendons parler des autres camarades de toutes les parties de l’Empire, ainsi que des Anglais, qui combattent sur tant de fronts. Maintenant, nous, les Canadiens, c’est notre tour de les joindre dans la bataille.
Dans l’endroit où nous sommes présentement, notre colonel, Dollard Ménard, vient de confirmer la nouvelle, et, dans le secret, nous a annoncé l’endroit où nous irons attaquer l’ennemi. Je suis peiné, mais je ne puis dévoiler ni le nom, ni sa location. Nous savons exactement dans quelle situation nous nous engageons, et c’est avec confiance que nous attaquerons.
Notre aumônier, Padré Sabourin, rassemble tous ceux qui veulent recevoir l’absolution générale, ainsi que la Sainte Communion. Presque tous répondent à l’appel. Je veux être en paix avec Dieu, au cas où quelque chose m’arrive. Mon bon ami, Jacques Nadeau en fait autant. Faisant suite aux instructions détaillées que nous ont donné nos officiers et sous-officiers, nous sommes invités à participer à un somptueux repas. Nous sommes servis par les membres féminins auxiliaires de la Marine Royale. Les tables sont recouvertes de nappes blanches et chacun a son couvert complet. Il y a bien longtemps que nous avons été traités de la sorte par le service militaire.
Je continue ma lettre à bord de notre péniche d’assaut, qui nous amènera à notre cible. Nous sommes chanceux, car la mer est très calme, la température et le temps sont au beau. L’on nous dit que l’engagement avec l’ennemi prendra place vers 5 h 30. Dans l’entre-temps, j’en profite pour vérifier encore une fois mon fusil et mon équipement, pour une troisième fois, tout en écoutant mes camarades discuter de différentes choses. Certains racontent des blagues, mais à les entendre on devine la tension qui existe, d’ailleurs je la ressens moi-même. Le lieutenant Masson nous fait ses dernières recommandations, juste
9lorsque nous larguons les amarres. Le sergent Lapointe pose quantité de questions car c’est la première fois qu’il dirige un peloton d’hommes. Jacques est occupé à ajuster son vélo et semble ennuyé par quelque chose, car il marmonne comme à l’habitude, dans pareil cas.
La lune nous éclaire suffisamment pour que je puisse continuer. Il y a deux heures et demi que nous naviguons, et je dois faire vite avant la nuit noire. J’en profite pour vous demander pardon pour toute la peine et les fautes que j’ai pu vous causer surtout lors de mon enrôlement. Roger m’a dit combien de peine, je vous ai fait, j’espère que si je reviens vivant de cette aventure, et si je retourne à la maison, à la fin de la guerre, je ferais tout ce que je pourrais pour sécher tes larmes, maman, je ferais tout en mon pouvoir afin de vous faire oublier toutes les angoisses dont je suis la cause. J’espère que vous aurez reçu ma lettre de la semaine passée. Je sais que j’ai célébré mon dix-huitième anniversaire de naissance le 13, et que je n’ai pas raison d’aller combattre. Mais lorsque vous apprendrez avec quelle bravoure je me suis battu, vous me pardonnerez toutes les peines que je vous ai causées.
L’aurore pointe déjà à l’horizon, mais durant la nuit j’ai récité toutes les prières que vous m’avez enseignées, et avec plus de ferveur que d’habitude.
Il y a quelques minutes, j’ai cru que nous étions déjà entrés en action avec les Allemands. Là-bas, sur notre gauche, le grondement de canons avec le ciel qui était éclairé nous l’a fait croire. Notre groupe d’embarcations se déplace au ralenti et le lieutenant Masson nous dit que la première vague d’assaut se dirige vers son objectif. Il fait beaucoup plus clair maintenant, et je peux mieux voir ce que j’écris, j’espère que vous pourrez me lire. L’on nous avertit que nous sommes très près de la côte française. Je le crois car nous entendons la canonnade ainsi que le bruit des explosions, même le sifflement des obus passant au-dessus de nos têtes. Je réalise enfin que nous ne sommes plus à l’exercice. Une péniche d’assaut directement à côté de la nôtre vient d’être atteinte, et elle s’est désintégrée avec tout ceux qui étaient à son bord. Nous n’avons pas eu le temps de voir grand-chose, car en l’espace d’une ou deux minutes, il n’y avait plus rien. Oh mon Dieu ! Protégez-nous d’un pareil sort. Tant de camarades et d’amis qui étaient là voilà deux minutes sont disparus pour toujours. C’est horrible. D’autres embarcations de notre groupe et d’autres groupes ont été touchés, et ont subi le même sort.
Si je devais être parmi les victimes, Jacques vous apprendra ce qui m’est arrivé, car nous avons fait la promesse de le faire, pour l’un ou l’autre, au cas où l’un de nous deux ne reviendrait pas.
Je vous aime bien, et dites à mes frères et sœurs que je les aime bien aussi du cœur.
Robert Boulanger.



Gérard Paillard

né à Paris en 1951.
Photographe de formation, il est actuellement réalisateur à l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique), où il réalise des films scientifiques destinés au grand public, plus de deux cent films dont certains ont été primés dans des festivals nationaux ou internationaux.

Fiche technique

Fragments de mémoire a été tourné en Super 16 et conformé en Béta numérique Durée 120 minutes – 16/9 cadre 1,78

De nombreuses personnes ont aidé à la réalisation de ce documentaire, quelles en soient vivement remerciées.

Fragments de mémoire

Dieppe 19 août 1942

Un film de Gérard Paillard
Image
Bernard Dartigues Gérard Paillard
Son
Christophe Rocle Marie-Noëlle Poulain
Montage
Jacqueline Dartigues
Mixage
Bernard Dartigues
Conseiller
Alain Buriot
Traduction
Jean-Marc Iafrate

Mélocartoon – Producteur – 4, cité Falguière, 75015 Paris Tél. : 33 (0) 1 43 22 04 08 – Fax : 33 (0) 1 43 22 04 08
Bandonéon – Coproducteur – 18/20 rue Claude-Tillier – 75012 Paris Tél. : 33 (0) 1 43 67 82 26 – Fax : 33 (0) 1 43 67 82 28
Gérard Paillard – Réalisateur –  89, rue de la Croix-Nivert – 75015 Paris – 14, rue Graillon – 76200 Dieppe Tél. : 33 (0) 1 48 05 23 35 – Port. : 33 (0) 6 87 76 40 77